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La Main gauche de la nuit - Ursula Le Guin

Genly Aï est envoyé par L’Ekumen sur la planète lointaine et glacée Gethen, afin de la rallier à leur confédération. L’Ekumen est une organisation galactique dont l’objectif principal consiste à développer les échanges commerciaux et culturels entre les mondes qui la composent. Tandis que le vaisseau de l’Ekumen s’est stabilisé en orbite de la planète, son ambassadeur se présente seul dans un pays nommé Kharaïde. Dès son arrivée, Genly Aï se trouve confronté à  de grandes difficultés : le climat glacial auquel il n’est pas habitué, mais aussi la sexualité particulière des habitants de ce monde qui rend la séduction humaine inopérante. Les habitants de Gethen, en effet, n’ont aucune différentiation sexuelle jusqu’à une période appelée kemma pendant laquelle ils acquièrent les caractéristiques soit mâle, soit femelle. Pendant le kemma, la sexualité prend le pas sur tout le reste, même le travail. Chaque individu peut adopter l’un ou l’autre genre et recherche le genre opposé (ou pas) pour s’accoupler. L’inceste est même permis dans une même fratrie tant qu’il ne nait pas d’enfant.

Genly Aï, considéré comme en kemma permanent, apparaît monstrueux sur Gethen, mais il parvient cependant à communiquer avec Estraven, le premier ministre de la Kharaïde, gouvernée par un roi fou. Estraven qui semble plaider sa cause se retrouve exilé par son roi pour cette même raison.

Genly Aï est donc contraint de s’enfuir lui aussi et l’on assiste alors à une sorte d’errance où s’entrecroisent les destins d’Estraven et de Genly Aï qui se méfient désormais l’un de l’autre. Les jeux de la diplomatie locale se  compliquent d’une sorte de code des convenances appelé shiftgrethor auquel Genly Aï ne comprend rien : « Je ne voyais pas du tout où il voulait en venir, mais j'étais sûr qu'il y avait un décalage entre le sens apparent de ses paroles et leur sens profond. »  

Tous deux se rapprochent après bien des péripéties, mais le contexte politique a changé et ils sont maintenant en danger. Ils décident donc de regagner la Kharaïde, où Estraven est toujours banni, par l’itinéraire le plus sûr mais aussi le plus exposé au froid, en traversant la calotte glaciaire de la chaine montagneuse qui sépare les deux pays.

Cette partie du roman devient une montée vers l’inconnu, un voyage initiatique ou chacun d’eux doit se dépasser. Le rapprochement et la promiscuité induits par des conditions de voyage extrêmes amènent ces deux personnages à vivre une expérience d’une force inouïe ou l’obligation d’avancer sous peine de mourir alterne, lorsque l’on est abri sous la tente et que le poêle est allumé, avec des échanges de plus en plus intenses ou les différences se dissolvent.

 

 

Dans ce roman,Ursula Le Guin construit une civilisation très différente de la nôtre et décrit minutieusement ses codes de fonctionnement dont toutes les caractéristiques s’imbriquent dans une cohérence parfaite.  Avec une maîtrise indiscutable, elle nous accroche petit à petit et sans qu’on en ait conscience à une histoire qui finit par nous prendre aux tripes comme si nous étions en train de la vivre. Le lecteur a l’impression qu’elle-même a vécu des conditions de voyage extrêmes pour les décrire avec une telle précision. À cela s’ajoute une écriture parfois poétique, vibrante d’émotion et empreinte de sensibilité, dans une lenteur, une retenue et une montée en tension qui lui donnent une certaine forme de beauté. Sa réflexion sur l’humain et sa capacité à se transcender nous emmènent vers un niveau de conscience qui n’est pas à la portée de tout un chacun. Tous ces éléments participent à faire de La Main gauche de la nuit une œuvre magistrale parmi les romans d’Ursula le Guin et dans toute la littérature du genre.  Ce livre a obtenu le prix Nébula en 1969 et le prix Hugo en 1970.

 CB

 

chronique parue dans Gandahar 12

Les grandes dames de l'Imaginaire

en mars 2018

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