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La Course de Nina Allan

   Après avoir lu Complications, un recueil de nouvelles qui pour moi est déjà presque un roman dans la mesure où toutes les nouvelles se répondent pour créer une chambre d'échos, puis Stardust, un roman fracturé selon son auteur, j'étais bien curieuse de découvrir ce premier roman annoncé comme tel.

 

   La quatrième de couverture de La Course, sorti en septembre 2017 chez Tristram, résume très bien la première partie qui se passe dans une ville fictive : Sapphire, où des lévriers "améliorés" en liaison télépathique avec leur pisteur pourvu d'un implant, s'affrontent à des vitesses qui les rendent quasiment invisibles. On termine cette ouverture, traitée comme une nouvelle à chute, avec une question sans réponse : qu'est-il arrivé à la petite fille ?

   Dans la deuxième partie, on s'attache à Christy qui apparaît très vite comme l'auteur de la nouvelle précédente. Cependant, la vie de Christy et notamment ses rapports avec son frère Derek ne sont pas sans rappeler la relation entre Jenna, l'héroïne de sa nouvelle, et son propre frère Del, jaloux, possessif, et pour tout dire psychopathe. On termine cette tranche du récit en se demandant si Derek n'a pas tué sa petite amie Linda. 

   La troisième partie reste dans le monde censé être "réel", celui de Christy qu'on peut imaginer comme une créature plus ou moins autocalquée sur Nina Allan. Ici, nous sommes dans la peau d'Alex, l'ex-petit ami de Linda dont Derek était fou amoureux. Des années plus tard, Alex se rend dans la ville de Hastings (berceau de Sapphire) où Christy, vivant de sa plume, est revenue habiter après des années passées à Londres. Christy a demandé à Alex de venir la voir car elle n'a cessé de se demander, pendant toutes ces années, ce qui était arrivé à Linda.

   La quatrième partie replonge dans la fiction où nous retrouvons Maree, des années après son enlèvement. On ne se rend pas immédiatement compte qu'elle est Loomi, la petite fille qui a disparu dans la première partie, car son vrai nom, Luz Maree, n'avait été cité qu'une fois dans les premières pages. Elle a complétement oublié ses parents. On lui a raconté qu'ils étaient morts dans un accident. Nous la suivons brièvement à un moment de sa vie où elle quitte le cocon où elle a été éduquée parmi d'autres empathes, comme elle, pour aller travailler dans un mystérieux programme où ses talents particuliers seront pleinement exploités. Au cours de ce voyage en bateau, elle se rapproche de Felipe qui lui apprend que son père la recherche depuis quinze ans. Felipe, à ce moment, lui offre le choix de sa liberté.

   La cinquième partie se présente comme une annexe qui regroupe une nouvelle de Christy Peller écrite en 2004 (précision qui décontenance quelque peu vu que rien d'autre n'est daté de cette façon dans ce livre) et d'autres éléments apparemment sans lien les uns avec les autres. Dans la nouvelle, on retrouve Maree vingt ans plus tard, soit trente cinq ans après son enlèvement. On comprend alors le choix de liberté qu'elle a fait, même s'il n'est pas celui qu'on aurait souhaité. Petit à petit, on se trouve bousculé dans nos certitudes en découvrant des résurgences de personnages qui nous ramènent vers le début du livre, comme s'il avait été traité autrement, avec de subtiles différences. Mais c'est encore bien plus que ça, car on découvre des réponses, comme les clés d'un code caché qui aurait émaillé toutes les parties du récit.

 

   Ce livre est une réussite incontestable, époustouflante de complexité et de richesse, qui exacerbe mon impatience de lire encore et encore du Nina Allan.

 

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   Nina Allan a une façon très particulière et qui lui est propre d'embrouiller le lecteur entre de vraies/fausses fictions et de vraies/fausses réalités qui sont comme des plans parallèles et décalés, en ouvrant de plus des fenêtres et en tissant des liens de l'un à l'autre.

   Ainsi par exemple, on voit Alex lire des nouvelles de Christy, qu'il ne connait pas encore, pour se faire une idée sur elle. Dans l'une de ces nouvelles, Allegra, la danseuse mise en scène n'est autre que Linda, son ex-amie, danseuse elle aussi. De cette façon, des personnages sautent d'un plan à l'autre, d'une fiction à une réalité ou inversement.

   Ce peuvent être aussi des réminiscences de certains personnages qui passent d'un univers à l'autre, comme le fabuleux talent de Jenna pour fabriquer des gants de pisteur se reflète dans l'attirance obsessionnelle de Diana la fleuriste pour les gants. « On pourrait penser qu'investir tout ce temps et tous ces efforts dans la doublure d'un gant est du gaspillage dans la mesure où, en général, seul le porteur saurait qu'elle est là. Mais à mon avis, c'est là toute la beauté de la chose. La doublure des gants d'Angela Kiwit était comme une arme secrète. Un esprit plus imaginatif y verrait peut-être un symbole du talent inné de la pisteuse elle même. Pour moi, c'était la doublure cachée, tout autant que le reste. »

À un certain moment, on voit même Christy, la pseudo narratrice, se refléter dans un miroir, persuadée qu'en touchant le bout des doigts de son alter ego, elle va réellement passer dans une autre réalité. « Je savais bien que la fille dans la glace était moi, et pourtant elle donnait aussi l'impression de ne pas être moi. Je savais bien qu'elle ne l'était pas. En dépit de la ressemblance parfaite, elle était quelqu'un d'autre. Elle me retourna mon regard depuis le miroir et à l'instant où nos yeux se rencontrèrent je compris qu'elle le savait aussi. J'en eus froid dans tout le corps, puis très chaud. Je tendis les mains vers la glace et tentai de toucher les doigts de l'autre fille. C'était comme s'il était soudain très important de nous toucher. Si nous nous touchons, me dis-je, chacune prendra la place de l'autre. Je serai là où elle est et elle sera ici. »  

 

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Un mot aussi sur Bernard Sigaud et sa façon de choisir les mots telles des pierres précieuses qu'il assemble comme un esthète à la sensibilité exacerbée pour nous offrir de véritables petits bijoux : « La révélation fleurit en lui, se déployant dans sa tête comme les odoriférants pétales fioriturés de la giroflée du soir ». Il a ses auteurs fétiches, JG Ballard et plus récemment Nina Allan qui correspondent bien à son univers. Le Grand Prix de l'Imaginaire a récompensé Bernard Sigaud en tant que traducteur et Nina Allan en tant qu'auteur pour Complications en 2014.

Christopher Priest, Nina Allan et Bernard Sigaud par TheHardLab

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